ELISABETH GORE
 
 
 
 
 

C'est toujours plus compliqué qu'on ne le croit 



Le titre que porte l'une des toiles exposées au MAMC à partir d'aujourd'hui et jusqu'au 1er novembre résume assez bien la proposition et le parcours d’Élisabeth Gore, mais il pourrait tout aussi bien résumer le parcours de la plupart d'entre nous. Cette toile s'appelle « C'est toujours plus compliqué qu'on ne le croit ». C'est, à l'évidence, le cas de la plupart des occupations humaines. C'est aussi, bien sûr, le cas de la création artistique et tout particulièrement de la peinture.

Entreprendre de peindre, c'est, à très long terme, entreprendre l'exploration d'un territoire intérieur dont on ne sait rien ou presque lorsqu'on commence.

Certains peintres ignorent, toute leur vie durant, l'existence même de ce territoire intérieur et restent à la surface des choses. Ils produisent des toiles qu'avec le même savoir-faire, un autre peintre qu'eux aurait tout aussi bien pu réussir. Ils produisent à tour de bras des bateaux, des pigeonniers, des bouquets de fleurs. Très bien. Mais leur peinture n'est nourrie par aucune matière intérieure et ne pourra, par conséquent, jamais nourrir qui que ce soit.

Heureusement, il y a les autres, les peintres qui acceptent, comme le suggère Élisabeth Gore, que ce soit « toujours plus compliqué qu'on ne le croit ». Ceux-là se lancent avec plus ou moins d'énergie et de constance dans l'exploration de leur propre psychisme. Pulsions, sensations, sentiments, souvenirs d'enfance et de jeunesse, images de soi, envies, désirs, projets... Tout cela est convoqué et examiné avec plus ou moins de méthode et d'obstination. Il y a de très nombreux artistes qui reculent ou qui calent, à un moment ou à un autre, devant la difficulté de l'entreprise.

Élisabeth Gore est une obstinée, une jusqu’au-boutiste. Cette exploration du territoire intérieur est l'affaire de sa vie.  Elle avance sans avoir le désir de réussir ni la crainte d’échouer; elle accepte d’être qui elle est ou qui elle n'est pas encore.  Les titres de ses toiles n'ont naturellement rien d'anecdotique et donnent une certaine idée de ce parcours et de sa difficulté.
En voici quelques uns:
- Météore déchu
- Le territoire abandonné
- Le noir qui n’effraye plus
- Au seuil du grand pays
- Vers une renaissance 
- Naître malgré tout
- Recherche d'enracinement
- Emmener quelque part

Je vous propose d'accepter l'invitation qu'elle nous fait de nous « emmener quelque part », de la suivre dans sa méditation silencieuse, dans sa pérégrination entre les obstacles intérieurs de quelque nature qu'ils soient, dans son aventure picturale et sa recherche d'enracinement profond dans un territoire commun à l'humanité toute entière, et dans sa quête sincère et ardente d'une sorte de sensibilité universelle. 

Paul Villain : commissaire d’exposition
du Musée d'Art Moderne et
Contemporain de Cordes sur Ciel

 

Article paru dans L'Agora des Arts



Dessiner des histoires, c’était mon seul langage à quatre ans, ma façon de communiquer », confie Elisabeth Gore. Mais quand la parole est venue, l’artiste en herbe n’a pas pour autant abandonné crayons et pinceaux. Modèle d’un sculpteur dès l’adolescence, fascinée par la lumière de la Côte d’opale qui l’a vue naître en 1963, motivée par l’implication et la justesse de l’œuvre de peintres et sculpteurs du Nord rencontrés dans sa jeunesse tels Eugène Leroy, Jacques Dodin et Charles Gadenne, elle a poursuivi naturellement son inclination : peindre pour raconter des histoires, ou plus exactement la sienne. Pour ne pas oublier d’où elle vient, apaiser des tourments peut-être, comme certaines de ses œuvres : Briser le silence, Le désir de réparation, Météore déchue, Naître malgré tout…nous le suggèrent.

Une résilience en peinture que cette longue femme brune « en quête d’épure, de sensibilité et d’émotion », exprime par l’abstraction depuis le début des années 2010. Presque à rebours de la grande tendance au retour à la figuration. Peu lui importe. Ses fresques aux couleurs naturelles, jaune sable, ocre rouge, terre de sienne, blanc crayeux évoquent des peintures pariétales. On y voit des bombements, des aspérités, des petits signes (croix, lignes, pointillés) et des formes (cocons, ovules, matrices, astres, arbres) d’une grande finesse de traits, souvent apposés à l’encre ou au pastel et surtout des grattages pour faire surgir ça et là une petite trace antérieure, « car il ne faut pas recouvrir sa vie ». Des empreintes qui révèlent de surprenantes couleurs vives, bleu outremer, violet irisé ou rouge sang dont l’artiste enduit d’abord chaque toile, avant d’adoucir sa gamme chromatique dans une matière acrylique travaillée en une superposition de couches qu’elle a tendance à affiner depuis quelques mois. Comme un besoin de s’alléger, de faire le vide.

Il faut prendre le temps de regarder ce monde entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, habité par une méditation sur l’usure du temps, la disparition, les obstaclAes, et nourri de ces innombrables choses vues ou vécues que l’artiste elle-même ne saurait toujours expliquer. Un univers poétique et complexe, que l’on perçoit de prime abord immobile, dépeuplé, avant que quelques traces humaines ou végétales viennent le réveiller, tel l’espoir d’un nouveau souffle de vie jaillissant du cosmos.

Catherine Rigollet. L'Agora des Arts
(septembre-octobre 2016)

 

La peinture d'Elisabeth Gore vue par Denys-Louis COLAUX (I)


Ce travail en série, patient, méticuleux, toujours dans une gamme de couleurs naturelles (comme à l’écart des effets tapageurs) a retenu mon attention et j’y sentais une analogie possible avec le poème travaillé en strophes.
J’y sentais la poursuite obstinée et fructueuse de quelque chose parce que chacune des séries me semble, - non pas une énigme résolue, une plaie cicatrisée -, mais un chemin accompli.
La quête crée la suite des tableaux, elle s’érige, après une patiente approche, en œuvre. Il y a une sorte de percolation, de lente matérialisation de l’émotion originelle pour aboutir à une série.

Il me semble donc que la recherche, l’hésitation, l’impasse, la relance, l’avancée sont dans l’œuvre conçue en série, elles en sont la matière.
Il y aurait là un poème visuel qui donne à voir, - comme des gestes et des traits nécessaires, indispensables -, ses biffures, ses corrections, ses accidents, ses progrès et sa coulée.
Cette idée, - si elle n’est pas un égarement de ma part -, me passionne.

Cette façon de procéder, en épuisant un thème, me plaît parce que c’est précisément dans ce travail d’épuisement que l’œuvre prend vie.

Il me semble avoir compris que l’évolution picturale d’Elisabeth Gore l’a menée du figuratif à l’abstrait.
Dans les derniers éléments de sa peinture encore figurative, il y a cette suite de six visages qui a d’abord capté mon attention. L’abstraction, doucement, entre dans le tableau et ce visage, comme menacé de disparition (comme ces fresques qui s’effacent soudain sous l’effet de l’air dans Fellini Roma) en devient plus touchant encore.
Nous comprenons pourtant, en suivant l’œuvre, qu’il ne s’agit pas d’une disparition mais d’une mutation. L'oeuvre se choisit un ailleurs, un nouveau territoire. Il y a une sorte de joie inquiète à marcher dans le sillage de cette œuvre qui avance.

Précieux don que nous fait l’artiste.

 

La peinture d'Elisabeth Gore vue par Denys-Louis COLAUX (II)


Je reviens à l'univers pictural abstrait d'Elisabeth Gore, univers étrange, unique dans lequel j'aime m'immerger, m'absenter au monde pour entrer dans la vibration presque immobile mais puissamment sensible qu'il porte.
J'aime entrer dans ce monde de la nuance, des tons chauds, du dépaysement accueillant. Ce monde d'une quête qui me hèle. Ce monde de signes antédiluviens et récents, lointains et frais, issus de la mémoire et de l'invention, de la création et du hasard, de la fouille archéologique et du geste contemporain.

Pourtant, j'ai l'impression qu'un lent sablier orchestre la gestuelle de la peintre, qu'un rythme lent mène son bras. J'ai l'impression de deviner son souffle dans les signes qu'elle pose. Dans les indices de sa quête. Dans le monde et en elle-même. Dans le désert et dans l'oasis. En dehors de l'abondance, à l'écart des pullulements, dans le précieux recueillement des traces infimes, des griffures, des caresses. Petites houles, flux, reflux, dépôts, alluvions poétiques. J'entre en étrangeté, mais une étrangeté hospitalière.
Je cherche à mettre des mots sur ce que je découvre sur ses surfaces de tons chauds : une entomologie picturale, la traduction du souffle en hiéroglyphes, l'essentiel établi dans l'infime, l'unité troublée, émue par un dépôt. Ici, le geste méticuleux et l'aléatoire ont rendez-vous. Il y a peut-être une magie, il y a une prise de risque, un abandon de la boussole. Je crois trouver dans les mots une porte non pas d'entrée car je suis déjà à l'intérieur mais la porte d'une chambre d'écho où peut-être la peinture et moi pouvons tinter, résonner ensemble : ici, on assiste à des dévoilements secrets.

On lève le voile sur un voile conducteur. Les traces vivantes semblent alterner avec les fossiles, un petit essaim de globules de vie erre dans le désert du monde, le sable et la sève s'entendent, coexistent. Signer, dirait-on, c'est être dans l'oeuvre, c'est y établir sa discrète mais radicale présence, c'est se confondre à elle dans un sertissage intime.
L'oeuvre est une intimité qui respire à l'air libre. Ici, l'aventure picturale est enclose dans les haies de l'intime et touche au terme d'une ascension à la sensibilité universelle. Il y a un tour du monde, un tour du temps au sein de l'être. L'infime et l'immense font poème commun.


Denys-Louis Colaux est écrivain
et tient un site littéraire et poétique.
 

"LÀ": Livre de Hervé Binet et Roger Wallet
D'après les toiles d'Elisabeth Gore


Les productions récentes d'Elisabeth GORE ont ce côté mélancolique et énigmatique des "Territoires invisibles": espaces infranchissables laissés à l'état d'abandon, vides béants, tout à la fois présence et absence.

A les arpenter, ces textes mi-récits mi-poèmes sont venus sous la plume d'Hervé Binet et de Roger Wallet.

Entre leurs lignes, les auteurs ont traqué la présence humaine, à la fois proche et passée, immédiate et lointaine,
qui se devine à la vie affleurant "dans les plis", aux traces tenaces des marelles de l'enfance, à peine effacées.

Entre leurs lignes, les auteurs ont mis le pied dans ce que le peintre a bien voulu entrouvrir:
l'"entraperçu", la perspective suintante, le vaguement, le déserté, les circulations troubles des substances.

Eux aussi ont pénétré en ces contrées humides et mouvantes. Ils s'y sont perdus, en quête d'impossibles certitudes.

S'excédant mutuellement, textes et peintures délivrent jusqu'au vertige des vestiges d'existence,
des empreintes de l'usure du temps qui s'est écrit "Là" justement, sur ces toiles,
comme elle s'écrit de même sur la peau de ceux qui les ont un jour regardées.

Ce travail offre par la superposition texte/peinture, dans un jeu subtil de transparences et d'opacités,
un questionnement troublant sur l'espace, ses ouvertures et ses horizons improbables, sur le temps qui fait fuite...

Qui demeure "Là"? Qui habite nos regards? Qui sommes-nous devant ces toiles?

Au "regardeur" désormais, d'imaginer la vie suggérée par ses "Territoires invisibles" mais il est mis en garde:

"Nul n'entre ici s'il n'est voyageur".


Cliquer sur l'image pour ouvrir le livre:







ROGER WALLET
Romancier et nouvelliste.
Il a notamment publié "Portraits d'automne" (Le Dilettante, 1999), "Ce silence entre nous" (Denoël, 2001), "Tout ce que j'ai perdu m'appartient" et "Aurai-je jamais rien fait d'autre que passer" (nouvelles, éd. du Petit Véhicule, 2007 et 2012).
De ses collaborations avec des plasticiens : "Björn Fühlmer, peintures et marionnettes" (Do Bentzinger, 1995) et "Dans l'atelier du monde" (peintures de Silère, Abel Bécanes, 2007)



HERVE BINET
Polygraphe, collaborateur de la Revue poétique « Le pied de la Lettre » 1973 ;
chroniqueur de romans policiers « 6,35 à l'Ombre » in la Revue « Transit » (défunte) 1984 ;
collaborateur de revues pédagogique et poétique « J'ai encore cassé le marteau-piqueur ! »1992, animateur d'Ateliers d'écriture, poésie et situation de Handicap : « Domaines », « Limites et encore » 2004, auteur de « Nouvelles impubliables » (sans éditeur)...
 
 
Elisabeth Gore 2017
Photo: Xavier Blondeau